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Famille de la semaine

Fabre

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Chronique

 

Éric Bédard, Historien et professeur (TÉLUQ) | eric.bedard@journalmtl.com

 

Les Fabre ne sont pas très nombreux, à peine 250. Malgré ce petit nombre, l’une des plus jolies rues du plateau Mont-Royal porte leur nom, ainsi qu’une station de métro et une circonscription électorale. Ils doivent cette renommée au premier archevêque de Montréal, Édouard-Charles, au premier délégué du Québec en France, Hector, et au père de ces deux frères, Édouard-Raymond (1799-1854), un libraire engagé. À la veille de la commémoration des événements de 1837-38, il est important de rappeler que plusieurs exilés patriotes lui doivent la vie.

 

Tous les Fabre descendent du même ancêtre prénommé Raymond, un menuisier de Montréal. Originaire du sud de la France, arrivé en Nouvelle-France au milieu du 18e siècle, il épouse Marie-Josephte Baillard en 1757. Sur les douze enfants du couple, seulement deux se rendent au mariage car neuf vont mourir en bas âge…

 

Libraire et homme d’affaires

 

L’un de leurs petits-fils fera honneur à la famille. Édouard-Raymond Fabre débute très tôt dans le monde du commerce au détail. À 14 ans, il est commis dans une quincaillerie et apprend à tenir les livres. Mais le secteur qui capte rapidement son attention et son énergie, c’est celui du livre.

 

Son beau-frère, Hector Bossange, ouvre une librairie en 1815 à Montréal. Grâce à lui, il effectue un stage à Paris en 1822 et apprend son métier. L’année suivante, il ouvre sa propre librairie et s’installe à Montréal, coin Saint-Vincent et Notre-Dame. Selon son biographe Jean-Louis Roy, on y vend les romans, les essais et les traités de philosophie les plus modernes. Mais il vend surtout des livres religieux. Édouard-Raymond Fabre cherchait à satisfaire tous ses clients, quelles que soient leurs opinions politiques.

 

Cela dit, ses sympathies pour le mouvement patriote sont bien connues. L’arrière-boutique de sa librairie est un véritable carrefour où se croisent députés, journalistes et militants patriotes. Avec d’autres, il souhaite que les hommes d’affaires canadiens-français soient moins dépendants de la minorité britannique. Il participe à la fondation de la Maison canadienne de commerce (1832), de la Banque du peuple (1834) et contribue à l’achat du Patriote, un bateau à vapeur qui relie Montréal et Québec (1835). La force d’un peuple, juge-t-il, passe aussi par son économie.

 

Association de la délivrance

 

Aux lendemains des rebellions de 1837-38, Fabre vit très mal les emprisonnements arbitraires, les pendaisons et, surtout, la déportation de patriotes en Australie.

 

Le 25 septembre 1839, 58 patriotes apprennent qu’ils sont déportés en Australie le lendemain. Ces hommes laissent derrière eux 42 épouses et 202 enfants. À bord du Buffalo, ils sont déshabillés, rasés, lavés à la grosse brosse, comme du bétail. Le voyage est immensément long et bien pénible. Ils se videront les tripes lors de violentes tempêtes, subiront les sévices et les humiliations de l’équipage, vivront même une mutinerie ratée. Après quelques mois en mer, la vermine les envahit, le scorbut en affaiblit plusieurs. Bien triste la vie du « Canadien errant »…

 

À l’époque, l’Australie est la colonie pénitentiaire de l’Empire britannique. En 50 ans, elle a reçu près de 68 000 prisonniers. Les Australiens avaient donc l’habitude de voir arriver des bateaux comme le Buffalo. Ce qui était rare, en revanche, c’était de recevoir des francophones catholiques. L’élite locale de Sidney, raconte l’historienne Beverly D. Boissery, aurait très mal réagi à ce nouvel « arrivage »…

 

En 1843, Édouard-Raymond Fabre est nommé trésorier de l’Association de la délivrance. Sa mission ? Amasser des fonds qui permettront aux déportés de revenir chez eux. Il se donne corps et âme à cette noble tâche. Grâce aux souscriptions publiques qu’il organise, ces déportés retrouvent leurs femmes et leurs enfants. En 1848, le dernier sera revenu au bercail.

 

(À lire : Beverly D. Boissery, Un profond sentiment d’injustice. La trahison, les procès et la déportation des rebelles du Bas-Canada en Nouvelle-Galles-du-Sud après la rébellion de 1838, LUX, 2011)